Quand les sciences humaines et sociales éclairent le débat public : entretien avec Jean-Emile Gombert

18 mars 2015

Position

Président de l’Alliance nationale des sciences humaines et sociales (Athéna) d’octobre 2012 à janvier 2015 et en charge du pilotage du colloque du 4 mai prochain initié par la CPU suite aux évènements de début janvier, Jean-Emile Gombert revient sur l’apport fondamental des sciences humaines et sociales sur les questions sociétales. En 4 ans d’existence, Athéna a pris forme. Elle coordonnera le colloque « La radicalisation violente : éclairage de la recherche en sciences humaines et sociales » dont l’ancien président de Rennes 2 nous livre les contours.

1) Quel est le rôle de l’alliance Athéna ? Comment est-elle organisée ?

Partie prenante des discussions sur la Stratégie Nationale de la Recherche et présente à l’échelle européenne, Athéna vise à renforcer la contribution de la recherche en sciences humaines et sociales (SHS) à la compréhension et à la résolution des grands problèmes sociétaux contemporains.
L’alliance élabore des rapports de prospective qui explorent les forces et les faiblesses, dessinent les grandes tendances et apporte un éclairage nouveau sur la recherche en SHS.
Elle œuvre aussi à la construction de politiques communes autour de 5 grands domaines de coopération : Etat des lieux, Structuration des SHS, Information scientifique et technique, Infrastructures de recherche et Internationalisation.

Contrairement aux autres alliances centrées autour de thématiques (l’énergie pour Ancre, l’environnement pour Allenvi, le numérique pour Allistene, la santé pour Aviesan), Athéna est organisée autour d’un secteur disciplinaire : les sciences humaines et sociales.
Elle s’attache donc à promouvoir un domaine extrêmement large allant du droit, à l’économie, à la gestion en passant par les arts, les lettres, les langues, la philosophie, les sciences sociales. Les disciplines couvertes par Athéna regroupent 52 % de la population étudiante.
Cet aspect transversal d’Athéna l’amène à travailler avec l’ensemble des autres alliances.

Autre différence notable : les trois quarts des unités de recherche en SHS sont exclusivement universitaires, c’est-à-dire qu’elles ne constituent pas des unités mixtes de recherche avec un organisme de recherche (CNRS principalement). Sur un peu plus de mille laboratoires en SHS, plus de 750 sont des équipes propres à l’Université. Les universités sont ainsi les principaux opérateurs de recherche d’Athéna.

2) Athéna regroupe les Universités, les organismes de recherche et les Grandes Ecoles. Quelle est la valeur ajoutée de cette mixité ?

La mixité est la mission même des alliances qui sont des structures inter-opérateurs de recherche. Elles ont un rôle de mise en synergie et d’interface entre les opérateurs, universités, écoles et organismes de recherche. En évitant la multiplicité des interlocuteurs, elles permettent au pouvoir politique d’avoir une porte d’entrée privilégiée. L’Etat peut ainsi être en relation avec un référent unique qui s’exprime au nom de l’ensemble des opérateurs de recherche d’un même champ disciplinaire.

3) Sur les deux dernières années, quelles ont été les avancées de cette alliance ?

Nous avons véritablement donné une structure et une autonomie à Athéna qui auparavant était très liée à l’Institut des sciences humaines et sociales (InSHS) du CNRS, qui l’hébergeait et la finançait.
Quand j’ai pris la présidence d’Athéna en octobre 2012, nous l’avons externalisée grâce au soutien de la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), qui depuis l’héberge et assure un support logistique et RH. Françoise Thibault, déléguée générale de l’alliance depuis le début de mon mandat, est d’ailleurs salariée par la FMSH et fait partie de son équipe de direction. Nous avons par ailleurs obtenu des crédits grâce au soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, et aux contributions de la CPU et maintenant des autres opérateurs de l’alliance (CNRS, INED, CGE, IRD, INRA, CEA).
L’alliance a aussi été profondément réorganisée : des comités scientifiques ont été créés pour constituer une base d’experts reconnus dans le domaine en provenance de l’ensemble des disciplines des SHS et à même de faire des propositions.
On a par ailleurs créé une collection de livres propre à Athéna. Pour le moment, deux ouvrages ont vu le jour :
•    « des sciences dans la science »
•    et « SHS et EnergieL’énergie des sciences sociales »
Une lettre d’information est aussi éditée et largement diffusée tous les deux mois.
Parallèlement à cela, il existe des groupes de prospective qui travaillent sur chacun des groupes disciplinaires des SHS. Et nous avons l’idée de mettre en place dans un futur proche un groupe axé plus spécifiquement sur les formations doctorales au sein des SHS.
Aujourd’hui, un observatoire des SHS est en train de voir le jour. Son objectif : donner une lisibilité et une cartographie des unités de recherche en SHS, et dresser un état des lieux de ce qui se passe en leur sein.

4) A l’initiative de la CPU, Athéna organise en mai prochain un colloque suite aux attentats des 7, 8 et 9 janvier : quelle forme entend prendre cet évènement ?

Athéna assure le pilotage de ce projet et travaillera main dans la main avec la CPU, qui en est à l’origine et qui m’a confié le pilotage, avec le CNRS qui s’y associe.
Le colloque aura lieu le 4 mai prochain à l’Assemblée nationale. Il sera certainement organisé autour de tables rondes permettant aux universitaires d’exposer leurs travaux de recherche et d’échanger avec la salle. Quatre sessions structureront la journée : immigration/intégration ; religions/identités ; marginalisation/radicalisation ; héroïsme/terrorisme.
Il s’agit de présenter des résultats de la recherche scientifiques en SHS, sur le temps long (les recherches en histoire étant très présentes), généralement peu connues du public, et rarement exploitées par les pouvoirs publics.

5) La participation citoyenne et le transfert de connaissance fait partie des axes forts de la politique d’Athéna : quel est le rôle de l’Université sur les questions relatives au vivre-ensemble ?

Cette question a trait davantage à la vie universitaire et étudiante. Comment l’Université fait-elle pour accueillir un public qu’elle n’accueillait pas avant ? Comment faire émerger dans les universités une vie de campus offrant des repères aux jeunes ? Il y a dans nos universités une vie associative qui est foisonnante, mais qui touche un pourcentage relativement faible d’étudiants. Il s’agit de rendre les associations plus attractives, de les aider et de les valoriser.
Il faut aussi développer l’ouverture de l’Université sur son environnement et sur son territoire.  Cela fait partie de la responsabilité sociale des universités.

6) Comment la science et la recherche peuvent-elle éclairer ce débat sociétal ?

A la suite des attentats de Paris, les acteurs de la recherche en SHS ont établi un premier bilan des recherches et publications réalisées depuis une quinzaine d’années sur les thématiques de la marginalisation sociétale, de l’éducation, de la situation de la jeunesse dans les banlieues, de la pratique religieuse et de ses relations à la citoyenneté et à la République. Le constat indique clairement que toutes les disciplines sont présentes dans l’effort de recherche réalisées : la sociologie, la science politique, l’anthropologie, l’histoire, mais aussi le droit, la philosophie, la littérature, la linguistique et les études classiques.
A nous maintenant de valoriser cette recherche et d’éclairer le débat.

Le colloque du mois de mai permettra d’éclairer les évènements de janvier à la lumière des données objectives de la science, en mettant de côté idées reçues ou les phantasmes. Aujourd’hui, le débat est essentiellement aux mains de personnes très médiatiques et dont les recherches ne sont souvent que très peu contrôlées, quand elles existent ! Il s’agit donc de donner de la visibilité à nos chercheurs, de mettre en avant leurs travaux pour influer sur les pouvoirs publics et de passer de la réflexion à l’action.