Monter en puissance sur le numérique, un enjeu pour la société et pour l’Université : l’interview de Jean-Marc Ogier

26 juin 2020

CPU Infos

Alors que sera lancé, en septembre prochain, le plan de reconstruction de la France, à la suite de la crise sanitaire, une attention tout particulière sera portée à la transformation numérique. Dès l’annonce du confinement, les universités ont basculé en quelques jours sur le tout à distance : mise en place des cours et de nombreux examens en distanciel pour plus d’1,6 millions d’étudiants ; télétravail pour l’ensemble des 200 000 agents. L’Université a su se réinventer. 

Le confinement a montré les apports fondamentaux du numérique dans notre société et en a aussi pointé les faiblesses. Pour Jean-Marc Ogier, président de l’Université de La Rochelle et président du comité Numérique de la CPU, l’Université doit poursuivre sa transformation numérique, dans le domaine de la formation, de la recherche, et dans sa gestion interne, au risque de « manquer indéniablement quelque chose ». Il revient, dans cet entretien, sur le besoin de mettre en place des formations à distance, des outils numériques, pour répondre au défi d’une potentielle rentrée « hybride ». 

CPU : Dans quelle mesure la transformation numérique des universités est-elle une clé pour répondre aux nouveaux enjeux de l’Enseignement supérieur et de la Recherche ? 

Jean-Marc Ogier : Les enjeux concernent, à mes yeux, la capacité à former des étudiants et à produire de la connaissance en adéquation avec les grandes transformations que connaît notre société. Je pense à la transformation numérique, bien sûr, mais aussi aux transitions économique et énergétique.  

Si l’Université n’embarque pas ce grand mouvement dans son propre écosystème de formation, de recherche, mais également dans sa gestion interne, elle manquera indéniablement quelque chose. 

L’Université doit actionner tous les leviers pour former ses étudiants aux dernières innovations technologiques et numériques afin de rendre leur insertion sur le marché de l’emploi optimale. Et tous les champs disciplinaires sont concernés, des sciences dites « dures » aux sciences humaines et sociales : en droit, par exemple, nous aurons bientôt des outils d’intelligence artificielle pour faire de la « justice prédictive » : nos formations doivent évoluer en conséquence.

Concernant la recherche et l’innovation, la France doit tout mettre en œuvre pour garder son niveau d’excellence dans le domaine du numérique, gage de son développement économique et de son attractivité sur la scène internationale, à un moment où le numérique est un facteur de compétitivité et de souveraineté.

Enfin, dans la gestion de ses processus internes (RH, finances, comptabilité, patrimoine…), l’Université doit, en tant qu’opérateur public, être exemplaire dans sa transformation numérique, afin de mieux gérer son patrimoine, son énergie, ses finances, ses ressources humaines… Aujourd’hui, beaucoup de progrès restent à faire avec des systèmes d’informations qui restent parfois trop organisés en silo ce qui peut nuire à l’efficacité de sa gouvernance. 

La période de confinement a-t-elle révélé des carences dans l’accès au numérique chez certains étudiants et personnels des universités ? Quelles solutions pour y remédier ? 

Oui, bien sûr. Cette période a mis en évidence des carences même si la majeure partie des universités françaises a réussi en quelques jours à apporter à ses étudiants et à ses personnels des solutions concrètes. 

Un des éléments déterminants qu’aura mis en évidence le confinement est celui de la souveraineté informationnelle nationale. La majeure partie des universités a en effet utilisé des outils relevant des grandes firmes numériques américaines (GAFAMs), faute de solutions opérationnelles, européennes a minima.

Par ailleurs, le confinement a mis le doigt sur le risque d’amplifier une sorte de fracture sociale entre les étudiants équipés en matériel et les plus fragiles socialement. Afin de compenser ces déséquilibres sociaux, les universités ont prêté des ordinateurs portables ou alloué des montants pour permettre leur achat. A La Rochelle Université, par exemple, nous avons mis à disposition des étudiants en difficultés les ordinateurs portables dont nous disposions. Notre fondation universitaire a, quant à elle, acheté des clefs 4G. 

J’ai par ailleurs lancé un appel aux dons auprès des entreprises locales. La solidarité a très bien fonctionné.  

Concernant les personnels, tous n’étaient pas équipés pour travailler depuis chez eux. Les universités ont ainsi procédé à l’installation rapide d’ordinateurs au domicile des agents, pour permettre le déploiement massif du travail à domicile.

Dans la perspective du plan de reconstruction de la France qui sera lancé en septembre prochain, la CPU préconise un plan d’Aide pour le numérique pour réduire la fracture numérique, sur le modèle des aides régionales, qui accompagnerait les étudiants pour l’équipement et la connexion. Cette mesure pourrait être étendue aux adultes en reprise d’études sous conditions de ressources.

La formation et la recherche universitaire doivent-elles monter en puissance sur le numérique ? Quelles pistes pour pouvoir le faire ? 

Si cette rentrée s’avère hybride, le numérique jouera un rôle central.

Actuellement, toutes les universités s’organisent pour mettre en place, si besoin, cette rentrée hybride, en partie en appui sur des cours co-modaux, consistant à accueillir une partie des étudiants en présentiel et l’autre en distanciel. Les établissements font preuve d’une grande imagination et d’un pragmatisme indéniable pour préparer leurs conditions d’accueil pour les étudiants en septembre 2020. Les questions sont nombreuses, car elles couvrent des problématiques technologiques (infrastructures, équipements individuels, connectivité…), des questions d’acculturation liée aux Technologies de l’Information et de la Communication pour l’Enseignement (TICE) tant l’hétérogénéité est importante en matière d’appropriation des outils numériques pour l’éducation, des enjeux de conduite du changement, des questions d’ordre pédagogique (enseigner avec la numérique n’est pas une simple transposition du présentiel), des problématiques de ressources numériques… N’oublions pas la question du coût et des moyens qui doivent y être alloués par l’Etat.

Précisément sur cette question des contenus pédagogiques, les établissements peuvent mobiliser les ressources pédagogiques numériques pour permettre aux étudiants d’accéder aux cours à distance. On dispose en France de portails qui regorgent de contenus numériques : l’Université numérique thématique et la plateforme Fun Mooc sont les plus connues. En ce moment même, le Ministère, Fun Mooc, l’Université Numérique (regroupant la majeure partie des UNT) et la CPU font un état des lieux des ressources existantes. Une fois cet inventaire effectué, il faudra voir comment ces ressources peuvent être utilisées dans nos parcours de Licences et de Masters et regarder ce qui manque encore pour avoir un parcours complet à distance.

Les réseaux, les serveurs, les infrastructures de stockage, les dispositifs de captation audiovisuelle doivent aussi être opérationnels.

Par ailleurs, les formations doivent être pensées sous un format numérique aussi. Enseigner avec le numérique, ce n’est en aucun cas transposer les enseignements traditionnels en version numérique. Les enseignants doivent être formés à cette problématique. Or, on constate aujourd’hui une grande hétérogénéité dans l’appropriation du numérique chez les enseignants. 

A La Rochelle, nous avons créé en 2005 un service, appelé aujourd’hui « service de pédagogie innovante », dont le but était de former les enseignants au numérique en pédagogie. Depuis 15 ans, des sessions de formation sont organisées toutes les semaines : cela a contribué à donner une forme de culture générale aux enseignants. 

Suivant la façon dont les présidents d’université ont engagé ce type de démarche, on peut observer une hétérogénéité entre les universités et au sein même des différents champs disciplinaires.  

Enfin, lors du confinement, nous avons observé des problématiques d’accès aux espaces numériques collectifs, comme, par exemple, les réunions en visioconférence. Les services étaient saturés, et beaucoup d’universités ont basculé, hélas, vers les solutions des grands opérateurs américains (les GAFAMs), spécialistes de l’économie numérique, tels Google, Facebook ou encore Microsoft. Or, nous ne maîtrisons pas l’usage des contenus de ces GAFAMs. Livrer notre patrimoine intellectuel à l’international est un risque dangereux car il en va de notre souveraineté informationnelle.

Dans quelle mesure le développement d’outils numériques à l’Université peut-il aider au développement des territoires ? 

Le développement d’outils numériques en formation et en recherche à l’Université est un enjeu pour les entreprises locales : en effet, ces outils peuvent contribuer au développement de leur compétitivité via la formation continue à distance offerte par l’Université. On peut très bien imaginer des cadres d’entreprises avoisinantes se formant sur un cours à distance. 

Par ailleurs, dans les laboratoires universitaires, la production d’outils, de méthodes, de protocoles, qui s’appuient souvent sur le numérique, est un vecteur d’innovation utilisable pour les entreprises locales. Prenons un exemple : à La Rochelle, nous avons un laboratoire qui travaille dans le domaine de l’énergétique des bâtiments : on y étudie le bâtiment connecté, capable d’optimiser la consommation énergétique, en appui sur le développement massif de l’internet des objets (IOT), les smartgrids, et l’intelligence artificielle. Les outils numériques d’analyse de données produits seront demain transférables via des processus de transfert d’innovation aux entreprises du génie civil françaises : ces derniers bénéficieront de la technologie produite par les laboratoires pour améliorer aussi leur compétitivité internationale. 

En travaillant main dans la main, l’Université et l’entreprise peuvent innover et contribuer à la reprise économique des territoires. 

Lire l’article sur l’enquête de VPNUM sur les pratiques universitaires pendant la crise et les innovations liées à celle-ci