L’Université dans ses territoires : l’éclairage de Nicolas Portier

Invité à l’Université d’été de la CPU, le 25 août dernier, Nicolas Portier a participé à la séance « Les territoires de l’Université », aux côtés de Philippe Estèbe, géographe. Directeur général de l’Assemblée des communautés de France, il explique en quoi l’enseignement supérieur et la recherche sont au cœur des stratégies territoriales d’attractivité et de développement.

CPU : La récente Loi Notre redéfinit les compétences de chaque collectivité territoriale. Quels sont les enjeux de la redistribution des compétences territoriales pour les universités ? 


Nicolas Portier : La loi Notre est le troisième volet d’un triptyque législatif qui comprend également la loi de janvier 2014 sur l’affirmation des métropoles et celle du 16 janvier 2015 qui redéfinit le redécoupage des régions. Ces lois portent à la fois sur ces enjeux de compétences, de gouvernance et de périmètre géographique.

Lire l’article « Projet de loi Notre : des changements pour nos universités », sur ce site.

La question universitaire s’est largement invitée dans les débats même si elle demeure du ressort de la compétence de l’Etat et est marquée par le principe d’autonomie des universités. L’Université constitue un enjeu considérable pour le développement des territoires. Le rayonnement universitaire et la densité des organismes scientifiques sont des critères majeurs pour définir l’importance d’une métropole. Le législateur a retenu des seuils démographiques stricts pour la création des métropoles, mais beaucoup d’élus auraient préféré des critères qualitatifs, parmi lesquels le poids de l’université.

L’ESR est donc au cœur des stratégies territoriales d’attractivité et de développement. C’est la thématique centrale des projets de « pôles » métropolitains qui réunissent des agglomérations voisines. Les régions en font le levier majeur de leurs stratégies d’innovation, encouragées en cela par l’Union européenne.

CPU : Quels souhaits et quelles craintes voit-on apparaître?


Dès l’examen du projet de loi Fioraso, issu des Assises de l’enseignement supérieur et de la recherche, une concurrence a commencé à apparaître entre grandes agglomérations et régions sur la question de l’ESR. Les régions ont souhaité renforcer leur capacité à peser sur la carte universitaire avec les schémas régionaux, la contractualisation et le financement de l’innovation. Les métropoles, quant à elles, ont souhaité ne pas leur être subordonnées. Les différents textes prévoient ainsi des schémas régionaux de l’ESR, des schémas régionaux de développement économique et d’innovation (SRDE-II) et des schémas de développement universitaires locaux (SDU). Pour les universités, le risque n’est donc pas tant d’être oubliées que d’être sursollicitées et confrontées à des injonctions contradictoires, d’autant que la réorganisation régionale n’épouse pas parfaitement le tracé des COMUE.

Il faudra donc être très précis sur les enjeux spécifiques à chaque exercice et veiller à la cohérence des documents ou des stratégies. Que ce soit entre institutions, ou à l’intérieur même des institutions – chacun connaît les rivalités qui peuvent exister entre services –, il faudra repenser la division du travail.

A mon sens, le cadre régional est la bonne échelle pour penser la carte des formations et le maillage des structures de recherche, en les articulant avec les filières ou « chaînes de valeur » du système productif. La cohérence des financements de l’innovation, du transfert technologique, du capital-risque… relève également du niveau régional.

A l’échelle des agglomérations, c’est l’inscription spatiale de l’ESR qui doit être réorganisée, à travers ses dimensions immobilières et foncières mais aussi son éco-système : réseaux (numérique, propreté…), conditions de logement des étudiants, moyens de déplacements, offre culturelle, événements… Les agglomérations sont également mieux placées, avec leurs élus de terrain et leurs équipes ou outils techniques, pour faciliter les rapprochements entre entreprises et milieux universitaires.

On voit bien se dessiner des « cœurs de métiers » spécifiques entre ces deux échelles d’action, mais il reste des zones d’incertitude ou de recouvrement.

CPU : Le partage des compétences territoriales peut-il accentuer la compétition entre universités et, entre universités et écoles ?

Nombre de forces poussent à cette compétition. La mode est aux classements en tous genres des universités, à commencer par le classement de Shanghai jusqu’à ceux des médias ou des think tanks. C’est également le cas de l’accès aux financements, rendu de plus en plus concurrentiel par les appels à projets et les modes opératoires des agences ou des grands programmes. Les collectivités, comme les universités, sont traitées de la même façon de ce point de vue. Il est donc logique qu’elles s’allient.

Les collectivités et les territoires ont toujours été en compétition pour attirer un établissement industriel, un laboratoire de recherche, un pôle universitaire, une grande école… Cette concurrence demeurera sur certains dossiers. C’est, d’une certaine façon, structurel. D’où la nécessité d’organiser des cadres transparents d’arbitrage nationaux et régionaux.

Mais les épisodes de concurrence ne doivent pas effacer les nombreux jeux « gagnant-gagnant » qui peuvent résulter d’une recherche de complémentarités, d’alliances territoriales, de mutualisations avancées. C’est le but recherché par les pôles métropolitains. Il est frappant de voir se rassembler des agglomérations qui étaient traditionnellement connues pour leurs rivalités malgré leur proximité. Elles restent parfois en compétition par rapport à certaines décisions de bureaux ou de jurys parisiens. Mais elles sont tenues de s’unir si elles veulent exister à l’échelon européen voire mondial.

Lire l’interview de Philippe Estèbe, sur ce site.