Les Français face au déconfinement : pour Anne Giersch, les peurs doivent « être regardées en face pour retrouver collectivement notre confiance »

Alors qu’un déconfinement progressif se profile en  France, les Français – mais aussi tous les peuples du monde – sont amenés à s’interroger sur cette période inédite et sur leurs facultés à appréhender positivement l’avenir. Mais cette projection semble s’accompagner d’un certain nombre de peurs : peurs sanitaires, peurs psychologiques, peurs écologiques, peurs économiques. Dans l’entretien qu’Anne Giersch, psychiatre et directrice du laboratoire Neuropsychologie cognitive, physiopathologie de la schizophrénie (Inserm) à l’Université de Strasbourg a bien voulu accorder à la CPU, elle souligne et analyse les attitudes et les perceptions très personnelles que chacun a pu ressentir pendant le confinement. En découvrant ou redécouvrant la fragilité de l’existence humaine, des angoisses ont pu surgir. C’est en y faisant face, en se donnant le temps de les comprendre et de les assimiler, que les Français pourront utiliser cette expérience et la transformer en quelque chose de positif pour retrouver le sens d’une confiance collective.

Comment le confinement a-t-il été été vécu ? Quels mécanismes de survie les individus ont-ils mis en place?

Le confinement ne nous a pas tous affectés de la même manière. Mais pour tous, il y a eu un changement dans les habitudes de vie et la conscience de vivre un événement collectif, planétaire. Nous avons tous dû nous adapter : définir de nouveaux buts ou trouver un nouveau sens à nos activités. Il a parfois fallu faire face à l’ennui, à l’anxiété, à des situations sociales ou familiales difficiles. La réduction et l’absence de contacts humains sont devenues pesantes voire angoissantes. Certains se sont orientés vers les réseaux sociaux, d’autres vers le sport, le yoga, la méditation ou la cuisine… Beaucoup ont recréé des rituels quotidiens. Créer un nouveau rythme permet une nouvelle vie. Mais attention ! Il faut se méfier de la tentation du repli sur soi, ou pire, d’un déni de la pandémie et de ses conséquences. Le confinement peut être l’occasion d’un retour sur soi et d’une vraie réflexion sur l’avenir. 

A l’approche du 11 mai, certaines personnes se disent angoissées par le déconfinement. Quels types de peurs peuvent survenir ?

Le déconfinement, c’est de nouveau un changement dans nos vies. On peut avoir peur de retrouver la vie d’avant, son rythme infernal, et peur de revoir les autres. Reprendre la route peut aussi être source d’appréhension. Ou au contraire, on peut avoir peur de ne pas retrouver la vie d’avant, à la suite d’une perte ou d’un changement d’emploi, par exemple.

Le confinement et la pandémie ont également pu nous changer. On a pu se rendre compte de la fragilité de la vie, ou remettre en question le sens de notre vie ce qui a pu provoquer une profonde anxiété. Nous avons tous besoin de temps pour assimiler les événements de notre vie quels qu’ils soient. Et les peurs qu’ils engendrent peuvent être plus ou moins envahissantes. Il ne faut pas hésiter à en parler, elles ne sont pas honteuses.

La menace sanitaire et la menace d’une crise économique sont réelles. Quelles méthodes mettre en place pour avancer avec confiance?

Se sentir en confiance, c’est pouvoir planifier et anticiper ce qui va se passer. C’est aussi savoir que nous saurons maîtriser la situation même si il y a des surprises, des événements inattendus. Il nous faut les accepter et intégrer l’incertitude liée au caractère nouveau de la pandémie. Plutôt que fixer des méthodes déterminées et figées, nous allons certainement devoir rechercher des solutions puisées dans la confiance en notre capacité à nous adapter à la situation. Les surprises, l’inconnu, ne sont pas nécessairement menaçants si on peut définir, expliquer, ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas. On peut alors anticiper les différentes possibilités et faire confiance à notre créativité individuelle et collective. 

Cette période difficile aura été, pour certains, l’occasion de développer des qualités ou de révéler certaines ressources et compétences inutilisées. Comment faire vivre ces aspects positifs sur le long terme? 

En effet, chez certains, le confinement aura été l’occasion de se découvrir du courage, de la créativité, de la générosité. Cette découverte de soi pourra donner de l’assurance, et sera génératrices d’autres réalisations. Mais, en voulant reprendre « sa vie d’avant », ces qualités révélées risquent d’être reléguées et oubliées. Le confinement n’aura été alors qu’une parenthèse. Il faut veiller à que ça ne soit pas le cas. Je pense la pandémie est l’occasion de nous poser un certain nombre de questions : faut-il remettre en cause nos rythmes, nos habitudes de travail ? Jusqu’où faut-il aller ? Que peut-on améliorer dans notre organisation, dans notre fonctionnement, dans nos habitudes ? Cette réflexion, nous devons la mener individuellement et collectivement.

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