[Initiative] CyberNeTic. Du virtuel au réel : se prémunir des mécanismes du cyberharcèlement

L’université Bordeaux Montaigne mène une recherche-action avec la gendarmerie nationale pour lutter plus efficacement contre les phénomènes de cyberharcèlement. Par Marlène Dulaurans, Maître de conférences en Sciences de l’information et de la communication de l’Université Bordeaux Montaigne, chercheuse au Laboratoire Médiations, informations, communication, arts (MICA).

Elle s’appelle Aliya et comme des centaines de personnes, chaque journée est un véritable chemin de croix. Victimes de cyberharcèlement, leur intimité leur a été dérobée, ou leur identité usurpée. Les réseaux sociaux se sont transformés en un tribunal des foules. Les insultes, diffamations et menaces constituent aujourd’hui leur quotidien. Internet a favorisé l’expression de violences en ligne et démultiplié un déchaînement d’agressivité. Il suffit de regarder l’actualité pour comprendre à quel point ce phénomène s’amplifie.

Un fléau grandissant

Toutes les strates de la société sont touchées et les exemples inondent les faits divers. Certains sont médiatisés, mais d’autres sont vécus dans le secret et les conséquences de ce cyberharcèlement sont tout aussi désastreuses. Or bien souvent, les victimes de ces cyberviolences gardent le silence et s’enferment dans un mutisme, se replient sur soi, voire souffrent de dépression. Les jeunes sont d’autant plus exposés qu’ils ne connaissent pas les modes de défense auxquels ils peuvent avoir recours et se retrouvent dans des situations encore plus dramatiques.

Malgré les efforts du législateur et de l’éducation nationale, le phénomène s’accentue de plus en plus. Le cyberharcèlement est d’autant plus complexe à appréhender du côté des forces publiques que, bien souvent, les agresseurs sont anonymes, dissimulés derrière des pseudonymes, masqués par des avatars. Leur identification nécessite un travail d’investigation minutieux par des experts en informatique.

Un partenariat université-gendarmerie inédit en SHS

C’est dans ce contexte particulier que la gendarmerie nationale (représentée par le Pôle Judiciaire de la Gendarmerie Nationale et la Section Opérationnelle de Lutte contre les Cybermenaces Gironde) ainsi que l’Université Bordeaux Montaigne (le laboratoire du MICA, axe Communication Organisation et Sociétés) viennent d’obtenir le financement d’un projet recherche région Nouvelle Aquitaine en SHS (2020-2023) intitulé CyberNeTic.

À la croisée des sciences de l’information et de la communication et des sciences criminelles, il s’inscrit dans une dynamique de cybersécurité et cherche à renforcer l’assistance aux victimes de cybermalveillance, en essayant de porter un regard complémentaire et constructif sur les formes d’expression de la violence, au moyen des nouvelles technologies et de comprendre plus en amont les comportements spécifiques attachés au cyberharcèlement.

Il s’agit d’analyser les échanges de conversation entre prédateurs et victimes (analyse statistique textuelle) et de proposer une interprétation étayée de l’émergence du phénomène social dans différents contextes d’origine (pornodivulgation, arnaque aux sentiments, usurpation d’identité, commentaires haineux, etc.). L’objectif est de pouvoir, à terme, faire émerger des figures idéales-typiques de cyberharceleurs, d’identifier les phénomènes d’engrenage qui se démarquent dans la mise en place des processus de cyberharcèlement, les stratégies d’influence et de manipulation empruntées dans leurs discours, etc.

Une recherche au cœur de l’action

CyberNeTic vise à accompagner la gendarmerie nationale à construire de nouvelles méthodologies d’intervention et de prévention contre le cyberharcèlement. Il propose, en interne, de créer un générateur procédural de canevas d’audition, afin d’améliorer la pratique professionnelle des gendarmes dans le recueil de la plainte. Il s’agit d’un script qui va cartographier un ensemble d’entrées pertinentes (discrimination des infractions spécifiques, concours d’infractions, éléments constitutifs…) sous forme de questions et d’informations à recueillir pour l’enquête et permettre in fine la récupération des éléments de preuves numériques (perquisition informatique pour les archives de messagerie constituant le cyberharcèlement).

En externe, le projet de recherche souhaite également proposer un outil numérique innovant de prévention contre le cyberharcèlement à destination du grand public. Sous forme de jeu vidéo, cet outil permettra de reconstruire l’expérimentation d’une situation de victimation. Il s’agit d’un visual novel qui, au travers d’un apprentissage immersif, offre un nouveau cadre de perception pour l’utilisateur (connaissance des risques, développement de compétences sociales, sensibilisation aux rôles des pairs, etc.) afin d’encourager un changement des conduites et de réduire l’exposition aux menaces en ligne.

 

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