Formation des étudiants en milieu carcéral : « une fenêtre vers l’extérieur »

Karine Marot, enseignante en géographie et vice-présidente Vie étudiante à l’Université Gustave Eiffel, enseigne depuis 8 ans à la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, dans l’Essonne. En milieu carcéral, l’enseignement se fait généralement à distance. Aujourd’hui, seules les Universités de Paris et de Gustave Eiffel le proposent en présentiel : « une fenêtre vers l’extérieur qui s’ouvre pour eux », pour reprendre les propos de Karine Marot. Comment s’organisent les enseignements et comment se déroulent-ils ? A quelles problématiques les enseignants et les étudiants incarcérés sont-ils confrontés ? Karine Marot nous livre des éléments de réponse et des pistes d’amélioration possibles.

Existe-t-il un cadre national pour la formation des étudiants en milieu carcéral ? Comment les universités s’organisent-elles ?

Aujourd’hui, le seul cadre qui existe est l’accord signé par la CPU en 2017, et renouvelé dans quelques semaines. Chaque université s’organise comme elle le veut pour faire cours en milieu carcéral. Aujourd’hui, il me semble que seules deux le font en présentiel : l’Université Paris-Diderot et l’Université Gustave Eiffel. Pour toutes les autres, c’est le distanciel qui prévaut.

Mon université propose des formations dans 10 maisons d’arrêt, dont celle de Fleury-Mérogis dans laquelle j’enseigne. 150 personnes incarcérées préparent en ce moment le Diplôme d’accès aux études supérieures (DEAU) : diplôme universitaire, le DEAU est préparé aux côtés d’enseignants du secondaire.

Au niveau Licence, deux diplômes sont proposés à Fleury-Mérogis : une première année de L1 en histoire, géographie et sociologie ; une deuxième et troisième années en sociologie ou en histoire. Tous les ans, entre 10 et 15 étudiants y sont inscrits.

La période de Covid a mis à mal les formations, puisque pendant un an et demi, aucun cours n’a été possible. C’est ainsi que nous avons recentré notre offre cette année uniquement sur la première année de Licence : 7 étudiants sont actuellement inscrits, auquel il faut ajouter 2 ayant validé le 1er semestre de L1 avant le covid, qui seront présents cette année uniquement au semestre 2.

Comment sont choisis les enseignants ? Sont-ils formés en amont ?

L’enseignement en milieu carcéral se fait sur la base du volontariat. Les enseignants qui s’engagent le font le plus souvent dans la durée. Au départ, ils libèrent quelques heures seulement, et souvent en proposent d’avantage au fur et à mesure des années.

L’enseignement se cale sur les disponibilités des enseignants : cela peut aller d’une à cinq fois par semestre. Tout dépend. Mais force est de constater que cela ne suffit pas, et que nous sommes toujours à la recherche de nouveaux engagements !

Il existe des formations pour les personnes qui enseignent dans les prisons : celles-ci ont lieu sur place et sont centrées principalement sur le fonctionnement du centre pénitentiaire, les règles à respecter pour assurer la sécurité. Concernant la pédagogie ou les façons d’enseigner, les chosent se passent exactement de la même manière qu’à l’Université : les cours et les examens ne diffèrent pas.

Quelles sont les spécificités d’un enseignement en milieu carcéral ? Dans quelle mesure celui-ci est-il un « plus » pour les étudiants ?

Les enseignants arrivent avec leurs cours tapés, et des polycopiés car tout ordinateur personnel est proscrit à l’intérieur de la prison. Généralement, le cours démarre autour d’une idée, d’une réflexion. Les étudiants ont souvent une culture, qui n’est pas académique. Notre rôle est donc de canaliser leurs savoirs pour qu’ils s’intègrent au cadre de l’enseignement supérieur, qui est par nature structuré.

Nous enseignons à des adultes, dont la moyenne d’âge se situe autour de quarante ans. Ceux qui se lancent sont donc motivés ; ils valident le plus souvent leur diplôme, ce qui est source de fierté pour eux. C’est d’ailleurs le président de l’Université Gustave Eiffel qui remet le diplôme de licence.

Nous enseignons à des personnes qui vivent seules ou à deux, en cellule 24 heures sur 24, à l’exception de deux heures de promenade par jour. Lorsqu’ils se retrouvent pour les cours, ils ont la possibilité de parler à d’autres personnes, et ils sont particulièrement volubiles.

Leur soif de savoir est très grande. A travers l’enseignement, c’est une fenêtre sur l’extérieur qui s’ouvre pour eux. 

Quelles pistes d’amélioration peut-on envisager aujourd’hui ?

On se rend compte que les étudiants qui travaillent en groupe progressent plus vite. Or, dans la plupart des cas, l’enseignement se fait à distance. Il faudrait, dans la mesure du possible, généraliser et multiplier ces moments d’échanges au sein des prisons.

Par ailleurs, l’utilisation d’Internet étant interdit, les étudiants n’ont pas accès aux données universitaires. Ils doivent se limiter aux polycopiés qu’on leur apporte, ce qui les freine dans leur accès au savoir. Je suggère ainsi la mise en place d’un Intranet sécurité leur donnant accès aux ressources documentaires dont l’Université recèle. 

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