Expliquer la radicalisation : individus, interactions, identités et croyances

Expliquer la radicalisation : individus, interactions, identités et croyances

Pascal Marchand, Université de Toulouse 3 Paul Sabatier


Ce texte est issu des travaux d’un colloque organisé le 20 janvier dernier par la Conférence des présidents d’Université (CPU), en partenariat avec le Camp des Milles, et The Conversation France.

Qu’est-ce qu’expliquer en sciences humaines et sociales ? On peut s’inspirer d’un modèle proposé par Willem Doise au début des années 1980, pour distinguer quatre niveaux d’explication : ce qui relève des individus, des interactions, des identités et des croyances. Peut-on, au moins, poser la question de la « radicalisation » à ces quatre niveaux ?

Des individus

On voit ici ou là apparaître des statistiques montrant que deux tiers des « radicalisés » auraient entre 15 et 25 ans, un quart seraient mineurs, ou qu’un tiers seraient des femmes – des résultats récents montrent des différences certaines dans les processus de radicalisation des filles par rapport aux garçons, entre pays d’origine et pays d’accueil. Par ailleurs, on apprend aussi qu’ils seraient souvent issus de classes inférieures ou moyennes, sans éducation religieuse (30 à 40 % seraient des convertis), mais ayant connu une interruption précoce des études et un parcours de petites délinquances les ayant conduit à un passage par la case prison.

Au-delà des statistiques (qui peuvent varier selon ce qu’on nomme « radicalisation »), on doit relever plusieurs constantes. La jeunesse, d’une part. Il s’agit d’une génération qui trouve dans la « radicalisation » une réponse à sa recherche d’expression de soi, d’un idéal de soi, d’une révolte contre un système et d’un engagement pour une cause que son environnement ne lui fournit pas. Si nombre d’études rapportent qu’on ne peut pas lier l’engagement terroriste à un tableau clinico-psychiatrique, il n’en demeure pas moins que certains passent à l’acte et d’autres non.

Plusieurs hypothèses sont à l’étude, par exemple dans ce qui permet de passer de la lutte à la violence. Car la « radicalisation » n’est pas un synonyme de violence. Là où nous parlons de « déradicalisation », nos collègues québécois – qui ont moins attendu que nous pour s’emparer de ces affaires – parlent de « prévention de la radicalisation menant à la violence ».

Une hypothèse que nous retenons particulièrement est le sentiment de privation relative chez les radicalisés. Il s’agit juste de l’écart que l’on peut ressentir entre ce que l’on a et ce que l’on serait en droit d’avoir. Cet écart, s’il est fort, peut se traduire en motivation, en ambition. Mais il peut aussi s’accompagner d’un sentiment d’injustice, de colère, de vengeance. Et il peut concerner l’individu ou son groupe : le groupe auquel je me réfère a-t-il ce qu’il serait en droit d’avoir ?

Ici une conversation entre Mohamed Merah et les négociateurs le 21 mars à Toulouse :

Mets-toi à ma place t’as vu. Si par exemple toi tu, tu serais du, de “X” religion, t’as vu, et tu sais que tes, tes enfants, tes, tes, tes frères, tes sœurs se font tuer, massacrer à longueur de journée et même violer, torturer, heu, est-ce que ça t’atteindrait pas et est-ce que tu voudrais pas te réveiller afin de, de, de défendre l’honneur et la fierté, heu, de l’islam et de ta communauté ?

Des interactions

Les individus ne sont pas isolés (même les supposés « loups solitaires »). On peut penser à plusieurs modes d’interaction. Il y a la question des « quartiers ». Prendre acte du fait que les terroristes identifiés venaient majoritairement (mais pas exclusivement) de quartiers défavorisés fournit non seulement une explication commode, mais également une action possible : surveillance et intervention policière. Ce qui produit évidemment un sentiment de stigmatisation accrue qui peut nourrir la privation relative et favoriser le passage à l’acte.

Rappelons ici l’expérience de Fuenlabrada en Espagne : en établissant un formulaire destiné à l’enregistrement de l’origine nationale des personnes contrôlées, on a non seulement diminué le nombre de contrôles, mais on a aussi augmenté leur efficacité (interpellations pour des motifs avérés) et leur acceptation.

Il y a, aussi, la question des réseaux socionumériques. On parle même d’Al-Qaeda 2.0. Et il est indéniable que la propagande djihadiste est très facile à trouver sur le web. Mais à qui s’adresse-t-elle ? Connaît-on des cas de « chemin de Damas » où un adolescent ou un post-adolescent a décidé de partir en Syrie après avoir visionné une vidéo de Daech ? Mohamed Merah raconte longuement son initiation au Djihad, et Internet n’y est pas.

La seule mention que l’on trouve est YouTube où il voulait poster la vidéo de ses meurtres (mais elle était trop longue !). En revanche, il évoque la cible de sa vidéo :

Et je pense à une chose quand la vidéo elle va être mise sur, sur le net et qu’elle va, elle va être prise par les journalistes pour (…) vous allez être choqués.

Et il développe son but : diffuser dans les médias à destination de l’opinion publique. Et si nous trouvons certaines de ces vidéos de Daech particulièrement bien faites, c’est peut-être parce que nous en sommes la principale cible. Les candidats au djihad, eux, n’ont pas besoin d’un tel professionnalisme.

Les identités

La référence à un groupe, et particulièrement à un groupe dominé, est centrale ici. Ce sont des groupes à forte valeur intégrative au sein desquels on cultive la ressemblance, la convergence des opinions et des comportements, où « la fragilité rationnelle de l’information est compensée par la vigueur de la régulation sociale ». Ce qui étonne, c’est que ces groupes peuvent nous sembler extrêmement autoritaires et contraignants et on a du mal à imaginer que des jeunes de nos pays libéraux soient séduits à ce point.

La question que nous devons nous poser est celle de la définition identitaire que nous proposons aux générations montantes. On peut poser ici l’hypothèse d’un affaiblissement des multiples appartenances qui définissent chaque individu : régions, classes sociales, groupes d’âge et de sexe, groupes professionnels, appartenances ethniques, idéologiques, confessionnelles, militantes… Tout ça disparaît au profit de l’identité nationale (voir notre analyse du « Grand débat » : Marchand et Ratinaud, 2012.

Or, beaucoup d’études, et depuis longtemps, le montrent : « Une société, ravagée par une douzaine d’oppositions dont les lignes de clivage vont dans des sens multiples, peut connaître moins de violence et éclater moins vite qu’une autre société divisée par une seule ligne d’opposition. Chaque nouveau clivage contribue à amenuiser une fissure générale de sorte qu’on peut dire qu’une société est cousue en un tout par ses conflits intérieurs ».

La question qui se pose est donc, d’une part, celle d’une décatégorisation sociale qui amène à définir les individus selon plusieurs appartenances au lieu de les focaliser sur une seule, d’autre part, celle de la valorisation des appartenances multiples plutôt que leur stigmatisation. Il s’agirait d’éviter la conversion d’un malaise identitaire en identité unique, exclusive et incompatible avec l’identité française. Mohamed Merah encore une fois :

Moi mon but c’est, c’est de faire mon devoir et aussi de, de réveiller et de vivifier la, la communauté musulmane afin qu’ils se réveillent et qu’eux à leur tour ils attaquent, afin que la France ne connaisse aucune tranquillité que ce soit en Afghanistan ou ici t’as vu.

Les croyances

À propos de croyance, on pense immédiatement à l’islam et on prévoit des réponses dirigées vers, et éventuellement avec, l’islam. Mais le lien entre l’islamisme, même « radicalisé », et le terrorisme doit être vu avec prudence. Les croyances sont souvent davantage les conséquences des actes que leurs causes. L’engagement réellement religieux des terroristes est souvent très faible et relève davantage d’une mécanique rhétorique que d’une véritable élaboration idéologique.

En revanche, ce qui nous est renvoyé, c’est l’envers de nos propres valeurs – rejet de la liberté, amour de la mort :

Chose qui est sûre c’est que, sache que j’ai pas peur de la mort. La mort je l’aime, sinon j’aurais pas fait tout ça. Ce bas monde j’en veux pas. Moi je veux le paradis, mon seigneur, ainsi que de rencontrer le prophète wa salam et les femmes du paradis. […] La vie dans ce bas monde c’est la prison du musulman, du croyant. Vous avez le paradis des mécréants. Et vous vous êtes dans le [votre] paradis. Vous travaillez, vous vous faites plaisir tout ça. Mais nous on est en prison, c’est une prison pour nous ici.

L’Imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, joint sa main à celle de Samuel Sandler, père et grand-père de trois des victimes de Mohamed Merah, le 15 novembre 2015. Loïc Venance/AFP

La violence est donc légitimée par la critique des institutions, la volonté de changer l’ordre social et un engagement au nom de valeurs supérieures à la culture dans lesquels les sujets « radicalisés » ont évolué. Ce qui leur permet de retourner à la fois le stigmate (ce sont les autres qui sont des fous) et de reprendre la main (je domine, je choisis, y compris ma mort). Cette destruction et ce chaos au service de l’individuation (même posthume) et d’affirmation de liberté, d’autodétermination, d’exceptionnalité, n’est pas uniquement liée au djihad : on l’observe dans les vidéos des school shooters.

Au-delà de la radicalisation menant des jeunes à la violence, ce qui est en jeu, c’est aussi les moyens que l’on donne à l’expression plus générale d’une opposition, normale et légitime, à la pensée dominante.

Dans une étude des représentations des sciences de l’univers menée en 2004 dans le cadre de l’Université de Toulouse, nous avions observé, comme attendu, une opposition entre tenants des sciences (astronomie) et partisans des para-sciences (astrologie). Mais une grande masse de réponses se situaient dans un relativisme, renvoyant dos à dos ces deux approches vues comme des doctrines qui, après tout, avaient toutes le même droit de s’exprimer en démocratie… On assiste donc à d’autres formes d’expression plus ou moins radicale d’une domination intellectuelle et idéologique.

On peut identifier, pêle-mêle et évidemment sans qu’il y ait de rapports ni de ressemblance entre eux, des conduites « radicales » alimentaires (végétalisme, bio-consommation), sanitaires (refus de vaccination), sociales (ZAD, manifestations des bonnets rouges, d’agriculteurs, de taxis, contre les lois sur le mariage pour tous ou la théorie du genre, contre les sommets internationaux, « papas grimpeurs », etc.). Et, sans lien avec tout ce qui précède mais résolument du côté de la radicalisation, l’augmentation du vote d’extrême droite et la propagation de ses idées.

La plupart de ces manifestations de rejet de la pensée dominante n’ont pas ou peu recours à la violence, du moins pas en France et pas actuellement, mais la question existe : quels sont aujourd’hui les moyens de s’opposer démocratiquement et de façon non violente à la pensée dominante ? Parallèlement, comment agir pour que les notions inclusives de liberté, égalité, fraternité, laïcité… ne deviennent pas discriminantes ou stigmatisantes ?

Dans un contexte marqué par l’émotion et la pression à agir, il n’est pas inutile de rappeler que les sciences de l’homme et de la société produisent, depuis longtemps, une compréhension de ces phénomènes. Et si leurs explications sont sans doute moins immédiatement gratifiantes, elles s’inscrivent dans une action en profondeur et dans la durée.

The Conversation

Pascal Marchand, Professeur en sciences de l’information et de la communication, Université de Toulouse 3 Paul Sabatier

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Sur le même thème

24 novembre 2016

Le 7 décembre prochain, la CPU et le ministère de l’Education nationale, de l'Enseignement...