Expliquer la radicalisation (3) : penser les effets pervers des politiques répressives

Expliquer la radicalisation (3) : penser les effets pervers des politiques répressives

Jérôme Ferret, Université Toulouse 1 Capitole

Ce texte est issu des travaux d’un colloque organisé le 20 janvier dernier par la Conférence des présidents d’Université (CPU), en partenariat avec le Camp des Milles, et The Conversation France.

Une controverse secoue actuellement les mondes médiatique et universitaire après les propos tenus par Manuel Valls regrettant que l’on cherche toujours des excuses sociologiques aux terroristes. Des sociologues comme Bernard Lahire ou l’Association Française de Sociologie répondent dans un élan corporatiste et pédagogique bien utiles que la sociologie, les sciences sociales ne sont pas là pour juger, ni excuser, mais pour comprendre et expliquer, et ainsi permettre d’agir – ce qui ne relève pas vraiment du même ordre.

Cette réaction des sociologues à une attaque déjà formulée par Philippe Val – qui avait d’ailleurs suscité peu d’indignations contre cet anti-intellectualisme primaire – nous rappelle une évidence : les sciences sociales, la sociologie recherchent des lois dans le monde social. La recherche de ces régularités non mécaniques dans les trajectoires sociales des individus en particulier suppose une neutralité absolue, y compris quand on parle d’actes de violence (ce qui suppose une formation intellectuelle très exigeante). Ces lois permettent, ou devraient permettre, aux autorités politiques de connaître le monde social dont elles sont la plupart du temps déconnectées et d’agir en connaissance de cause.

Et la sociologie, les sciences sociales ont beaucoup prouvé et ont encore beaucoup à dire, à condition que l’on s’en empare sérieusement, que l’on crée des lieux de discussion ouverts et de transferts de connaissance en remettant en cause, au passage, le savoir des experts qui hantent les ministères et les plateaux de télé en détournant ces savoirs.

Le point aveugle de l’État

Ainsi, quand on veut comprendre la violence, on peut d’abord s’intéresser aux individus et leurs socialisations. Il y a, sur ces sujets, de nombreux acquis très sophistiqués sur lesquels on pourrait réfléchir collectivement. On pense ici à la sociologie des dispositions en contexte, à l’analyse des réseaux, des carrières déviantes, à l’analyse des subjectivations, la psychologie sociale, comme l’ont évoqué ici même Pascal Marchand et Fahrad Khosrokhavar. Après tout, le terrorisme d’extrême gauche ou nationaliste des années 1970, 1980 et 1990 en Europe nous a enseigné nombre de leçons sur les subjectivités à l’œuvre et l’enfermement dans une idéologie radicale.

On peut légitimement questionner la pertinence de ces théories sociologiques, en les testant pour les considérer aptes ou pas à saisir les causalités de certaines trajectoires menant à la violence. C’est possible dans un espace scientifique. Mais qu’un haut responsable politique nie l’existence de ces outils testés et discutés collectivement depuis longtemps dans une science installée, enseignée et discutée dans une large communauté dotée de règles rigoureuses est une position dangereuse.

Mais il est un autre point aveugle qui peut nous aider à saisir cette violence totale. Il est moins étudié par les sociologues et manifestement ignoré par les politiques. Ce monde, c’est celui de l’État et de ses bureaucraties (police en priorité) chargés de nous protéger de la violence qui, par son action, contient et donc définit les menaces contre la démocratie.

Car une société, ce sont des individus qui interagissent, mais au contact d’institutions (entendue au sens large) qui sont là pour les socialiser et en principe prévenir, réguler, sanctionner le cas échéant les individus qui menacent cette société. De grands sociologues comme Max Weber ou Norbert Elias nous l’ont bien expliqué.

Le rôle démocratique de la sociologie

Sur les questions de terrorisme, on peut sans trop de justification estimer que l’État joue un rôle central, si ce n’est exclusif. Et il est normal de penser que dans une démocratie digne de ce nom, il devrait être naturel d’analyser et d’évaluer l’action publique menée au nom de la lutte contre le terrorisme pour en mesurer, de manière pragmatique, l’efficacité, mais également les possibles effets pervers.

Dans ce secteur aussi, la sociologie, avec des outils d’analyse des organisations, des politiques publiques, de l’action publique joue un rôle démocratique essentiel et indispensable. Elle peut dire, mesurer objectivement – contrairement à des experts privés, des hauts fonctionnaires, des partis politiques – ce qu’il en est, ce que fait l’État, ce qu’il ne fait pas, ce qu’il fait mal.


Latifa Ibn Ziaten, la mère de l’un des soldats tués par Mohamed Merah. Joël Saget/AFP

Et c’est bien cette question qui se pose en France depuis les attentats de janvier et de novembre, mais à plus long terme, depuis l’affaire Mohamed Merah en 2012 : avons-nous appris du passé de la lutte antiterroriste, avons-nous la capacité de prévenir et de lutter contre ces violences nouvelles, disposons-nous des bons outils d’analyse, d’action ?

Incantations guerrières

Pour répondre à la sidération que causent ces violences récentes, on comprend aisément que le politique doive rassurer les populations et la communauté face à un tel traumatisme. L’action publique poursuit ici un objectif très symbolique de tranquillisation dont l’efficacité est certaine.

Mais une démocratie, et les sciences sociales qui la servent, ne peuvent se contenter de tels discours répressifs et d’incantations guerrières qui interdisent une évaluation démocratique de l’action menée contre la violence. Un philosophe pourrait nous dire que l’État a le droit de se défendre. Mais sur plan strictement pragmatique, cette défense n’entraîne-t-elle pas une augmentation de la violence en retour ? Voilà la vraie question qui transcende les débats philosophiques et normatifs.

Cette évaluation doit poser des questions simples, principalement de deux ordres : un état d’urgence et des mesures exceptionnelles sont-ils réellement efficaces ? Plus largement, l’État est-il en mesure d’assurer correctement son travail ? Les instruments de politique publique, cognitifs notamment, sont-ils adaptés quand on sait qu’un pays comme la France est exposé depuis de nombreuses années ? Deuxième ordre de questions primordiales : les politiques publiques répressives mises en place ne risquent-elles pas de produire des effets pervers, de vampiriser d’autres politiques et d’engendrer d’autres violences ?

La nécessité de l’évaluation

Plusieurs champs d’investigation méritent ainsi d’être ouverts rapidement dans ces deux domaines.

Pour le premier, donnons quelques exemples de problèmes sur lesquels on est largement ignorant, sauf à croire aveuglément les discours publics. La mise en place d’un tout sécuritaire nécessite une justification fondée sur une évaluation précise de la capacité de la police, de la justice à traiter le terrorisme dans les limites de leurs organisations actuelles et du droit. De même, lorsque l’on parle de renforcer le renseignement, a-t-on commencé par mesurer les effets de la disparition de la police de proximité en 2002 et la capacité de la police de la rue à faire de la prévention et à collecter des informations, c’est-à-dire les relations entre la police d’en haut et celle d’en bas ?

A-t-on au moins essayé d’évaluer sérieusement les effets de la réforme de l’administration centrale du renseignement (DCRI puis DGSI) engagé sous la présidence Sarkozy ? Évalue-t-on bien les effets réels de la militarisation de la réponse et l’influence d’un tel discours sur les libertés individuelles ? Est-on vraiment au clair sur les partenariats nécessaires entre les pouvoirs publics et les opérateurs privés (offreurs de technologies de surveillance et de détection) à l’heure du big data, de la globalisation des réseaux sociaux ?

A-t-on bien mesuré et évalué la responsabilité des experts qui, depuis une vingtaine d’années, sont à la tête de think tanks (ceux des ministères régaliens, en particulier) et professent à longueur de temps des solutions dans les espaces public et médiatique ? Mesure-t-on les conséquences pratiques du recours aux solutions juridiques et les politiques pénitentiaires, univers carcéral dont on sait qu’il peut engendrer de la radicalisation sous certaines conditions ?

Au nom de la concorde nationale

Pour le second ordre de problèmes, il est évident que l’on sait, grâce à des collègues nord-américains qui se sont beaucoup intéressés au post- 11 septembre aux États-Unis, qu’une politique de tout répressif a des effets sociaux réels et de grandes ampleurs qui nécessitent un suivi sérieux. On sait, par exemple, qu’arrimer toutes les politiques notamment éducatives à la sécurité radicalisent des publics qui ne l’étaient pas jusqu’à lors. Nombre de résultats de grandes enquêtes menées au Canada, notamment, montrent une augmentation des perceptions de la discrimination, une altérité qui devient un facteur de fragilisation et de détresse sociologique, cette adversité causant massivement un repli identitaire chez certains jeunes.

Ne doit-on pas mobiliser les chercheurs pour mesurer d’ores et déjà ces effets et les anticiper dans les écoles, les universités, les quartiers ? Plus largement, ne doit-on pas au-delà chercher à comprendre la pluralité des pratiques religieuses (à partir de quel moment est-on « radicalisé » ?) et au-delà les nouvelles subjectivités des jeunes largement incompréhensibles pour la plupart des adultes, sans les caricaturer et les enfermer dans les seuls discours d’une jeunesse à risques ?

Ce sont beaucoup de questions qui ne sont guère évoquées en France au nom d’une concorde nationale et du mythe de l’État, faute aussi de tradition d’évaluation des politiques publiques. Et pourtant, si l’on doit comprendre sans juger les motivations d’un individu qui passe à l’acte violent, avec toute la méticulosité que cela nécessite, on doit aussi comprendre sans juger ce que fait ou pas un État pour nous protéger en nous assurant qu’il puisse le faire sans abîmer davantage la société. Seules les sciences sociales sont armées pour le faire.

The Conversation

Jérôme Ferret, Maître de conférences en sociologie, Université Toulouse 1 Capitole

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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