[Éclairage] Covid-19 et retour à la nature : regard d’historien

Par Sylvain Villaret, enseignant-chercheur en histoire à Le Mans Université, laboratoire Temps, Monde, Sociétés (TEMOS – UMR CNRS 9016)

 

Concordance des temps de crise

En ces temps de confinement, le désir de nature est palpable, exacerbé par la venue des beaux jours. Nombreux sont ceux en effet qui ont bravé les interdits pour profiter qui d’un chemin forestier, qui d’un sentier littoral, qui d’une simple bande herbeuse au cœur de villes. Mais cette attirance renouvelée pour la nature ne se résume pas, loin de là, à ces vaines tentatives pour fuir, l’espace d’un instant, l’étroitesse des pièces d’habitation. Elle vient rencontrer, s’agréger aux réflexions sur la crise écologique, climatique. En témoignent notamment la mobilisation des mouvements écologistes, survivalistes, ou encore celle des organisations de protection de la nature et autres défenseurs de la cause animale. Tous s’efforcent de tirer parti des interrogations suscitées par la crise sanitaire générée par le coronavirus pour faire avancer leurs propositions sur le plan politique et sociétal. Tous plaident pour un changement de cap et l’instauration d’un nouveau rapport entre l’homme et son environnement. Tous, enfin, voient dans cette crise sanitaire la confirmation de la légitimé de leur cause tout comme la preuve de leur clairvoyance. Ce faisant, ils viennent répondre au désarroi, aux peurs et aux angoisses concernant l’avenir qui sourdent parmi la population. Du désir de nature au retour à la nature, il n’y a qu’un pas. Un pas vite franchi dans de telles circonstances. C’est là un des enseignements de l’histoire, et c’est justement là que nous vous invitons à pousser la réflexion.

L’épisode tragique que nous traversons est, de fait, l’occasion d’approcher, de toucher du doigt les sentiments que les générations précédentes ont pu éprouver face aux drames qui les ont affectés. C’est aussi celle de mieux comprendre les facteurs qui, depuis près de deux siècles, sous-tendent les diverses tentatives de retour à la nature et les mouvements, naturistes notamment, qui en sont issues. C’est encore, celle de relever les traits communs, les concordances de temps qui se dégagent, crise après crise.

 

Crise sanitaire et crise de sens

Force est en effet de constater que les grandes crises émaillant les XIXe et XXe siècles ont eues pour effet de déstabiliser les populations, de bouleverser les repères qui, jusqu’alors, organisaient leur existence, donnaient du sens à leur vie. Que l’on pense aux guerres modernes, avec la mort de masse, aux grandes pandémies comme la grippe espagnole ou aux endémies comme la tuberculose, incarnant encore début XXe le mal du siècle, autant d’épisodes tragiques qui ont participé à une accélération de l’histoire remettant profondément en cause les identités individuelles et collectives. Ces temps tourmentés sont d’ailleurs marqués, le plus souvent, par la conviction d’être entré dans une période de décadence (Winock, 2017), de dégénérescence physique et morale de l’individu, dont la crise est l’aboutissement. Le moment présent est lui aussi chargé d’incertitudes, de désillusions, d’interrogations. La crise du Covid-19 est aussi une crise de sens.

Maintenant, comme par le passé, la question se pose de savoir quel guide prendre, en quelle vérité croire quand les certitudes sont balayées, quand la science et les institutions sont prises en défaut tant sur le plan des solutions à apporter que du sens à donner à ces événements ? La réponse tient en deux mots : la nature. Nature intemporelle, nature chargée de mythes, d’archétypes que les crises viennent réactiver, réactualiser. C’est en effet dans ces contextes de confusion que la nature s’affirme pour nombre d’individus comme un guide sûr voir même comme la seule voie à suivre pour surmonter toutes les épreuves. Et pour cause, les crises sanitaires ont pour effet, si ce n’est d’exacerber, du moins de faire prendre conscience d’une rupture entre l’homme et son environnement. La plupart des crises sont, de facto, perçues comme la conséquence de cette discordance entre l’homme et la nature. En témoigne, par exemple, l’article de Sonia Shah paru dans le Monde diplomatique de mars 2020 et intitulé : « Contre les pandémies, l’écologie » ou encore celui d’Antoine de Ravignan, « Derrière l’épidémie, la crise écologique » (Alternatives économiques, 30 avril, 2020).

En témoigne encore, la florescence de mouvements et d’organisations visant à promouvoir un retour à la nature. Tout comme celui de l’alimentation, le marché de la forme n’a pas d’ailleurs manqué le tournant qui se dessine depuis quelques années, sur fond de crise écologique : que l’on pense ainsi à la « paléo-fitness », au « mov-nat » (contraction de « movement natural »), aux « gymnastiques écologiques », mais aussi aux stages survivalistes, voilà autant de manière de tirer parti et profit de cette tendance.

A ces exemples récents répondent, à la fin du XIXe siècle, la naissance de divers groupements guidés par la même aspiration. Citons ainsi les Naturiens, les Sauvagistes, les Végétariens, avec la Société végétarienne de France (1899) par exemple, les Végétaliens, les Nomadistes, les Crugitivoristes.


Le Naturien, n°4, 1er juin 1898.

 

Une guerre mondiale plus tard, ce sont les mouvements naturistes comme La société Naturiste, la Ligue Vivre, le mouvement Hébertiste, qui occupent le devant de la scène. Autre exemple, la crise qui sous-tend les années 1968 catalyse les mouvements hippies et conforte l’association entre naturisme et écologie …


Revue naturiste La vie au soleil, nov-déc. 1968.

L’attractivité de l’idée nature est ainsi de fournir tout à la fois, et ce de façon accessible, le diagnostic de la crise, l’explication de son apparition et des formes qu’elle prend, ainsi que les solutions à y apporter.

 

Se guérir par la nature

Comment en effet faire face aux pandémies ? A cette question, qui est loin d’être nouvelle, les pionniers du naturisme ont donc répondu au XIXe siècle en promouvant une thérapeutique et une hygiène de vie fondée sur le retour à la nature et l’exercice physique. L’enjeu : endurcir l’individu, développer sa force vitale au contact des éléments naturels, apprendre au corps à lutter contre la maladie et renforcer, par là même, ses défenses immunitaires. C’est pour cette raison d’ailleurs que les adeptes du naturisme se défient des médicaments chimiques et des vaccins, perçus au contraire comme des sources d’affaiblissement de l’espèce humaine. On remplace ainsi la médecine allopathique par des bains d’air, d’eau et de soleil, pris dans des établissements implantés dans les montagnes ou sur le littoral. Les traitements sont également diététiques : on préconise une alimentation à dominante végétarienne, privilégiant les aliments crus ainsi que les produits laitiers. La rusticité devient un maître mot en matière de vêtements et de confort dans les premiers centres de cures naturistes qui s’ouvrent en Europe.


« Huttes d’air » (fin XIXe siècle). Institut de traitements naturels d’A. Rikli à Veldes (Slovénie).

 

Suite à la première guerre mondiale, médecines et thérapeutiques naturistes connaissent un regain d’intérêt. Avec l’ouverture des écoles au soleil et des écoles de plein air, pédagogie nouvelle et traitement naturiste se combinent alors pour veiller à la santé et l’apprentissage des enfants fragiles, pré-tuberculeux.


Ecole du Monnetier-Mornex (Haute-Savoie) : la classe au soleil, vers 1918.

 

Mieux vaut prévenir que guérir : de la nécessaire réforme des modes de vie

Retrouver une vie en harmonie avec la nature, voilà une des préconisations que l’on entend actuellement pour prévenir le retour de la crise à intervalles réguliers. Pour ce faire, il faut repenser, l’économie, le social, la consommation, la production à l’aune de la nature et de ses lois. Il faut réinventer l’humanité. Ces propos, cette ligne argumentaire entre, une fois encore, en résonance avec ceux qui ont accompagné la crise des années 1968. Pour remonter un peu plus loin dans le temps, on les retrouve exprimés de façon sensiblement identique au sortir de la Grande guerre. Celle-ci, conjuguée aux ravages causés par la tuberculose, fait d’ailleurs le lit du naturisme des années 1920 en France. Un naturisme arcbouté sur la volonté de réformer les modes de vie, de refonder une humanité fourvoyée. La société moderne, avec ses facilités, ses aliments mortifères (sucre, viande, alcool), sa tolérance en matière de risque industriel (Fressoz, 2012), sa pollution mais aussi ses nouvelles formes de travail, son égoïsme, est fermement dénoncée.

 

Revue Vivre intégralement, 15 mars 1933.
Revue Vivre intégralement, oct.nov.déc. 1934.

 

L’accent est donc mis sur la prévention, avec l’ouverture de terrains naturistes à proximité des agglomérations, mais aussi sur l’eugénisme. Critiquant les efforts déployés pour sauver artificiellement les plus fragiles, plusieurs médecins naturistes défendent un nécessaire écrémage naturel de la population. Une fois encore le passé rencontre le présent. On ne peut manquer de remarquer la résurgence de cette perspective eugénique dans plusieurs prises de position mais aussi option politique envisagée par des dirigeants guidés par différents enjeux, notamment d’ordre économique.


Centre naturiste de « Physiopolis », Revue Naturisme, n°227, 27 oct. 1932.

 

Nature et libération corporelle

Depuis ainsi deux siècles, les crises constituent un des moteurs privilégiés de la soif de nature, d’un profond désir de retour à la nature qui nourrit les projets de réforme de l’humanité. Arrivé au moment de conclure, on peut prédire, sans être grand clerc, que la fin du confinement, et au-delà de la crise du coronavirus, s’accompagnera d’une soif de liberté et de jouissance renouvelée qui trouvera un exutoire dans les activités, physiques en particulier, en pleine nature. Outre les conditions du confinement, les exemples passés montrent en effet que le recours à la nature qui accompagne la plupart des crises et des sorties de crises est en effet motivé par le désir de vivre plus intensément, d’éprouver des sensations. Il s’agit ainsi de réaliser pleinement, intégralement, une liberté dont on a été privé ou bien dont on prend conscience. Le retour à la nature est aussi un retour à soi, au corps. L’association de la nature et du corps permet en effet d’intensifier le sentiment de soi (Vigarello, 2014), d’ancrer son identité alors même que les repères qui la structuraient auparavant ont été mis à mal. Laissons sur ce point le dernier mot à Henry David Thoreau, dans son ouvrage Walden ou la vie dans les bois, paru en 1854 (7e éd. 1922, p. 82) :

Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie est si chère ; […] Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie […].

 

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