Autonomie des universités : les chantiers pour la France à l’aune de l’Europe (Gilles Roussel, Jean Chambaz)

26 avril 2017

On en parle

A l’occasion de la Conférence annuelle de l’Association européenne des universités (EUA), qui s’est tenue à Bergen, en Norvège, les 6 et 7 avril derniers, le baromètre de l’EUA a été rendu public, plaçant la France au 20e rang en matière d’autonomie organisationnelle, 24e en matière d’autonomie financière et 27e en matière d’autonomie RH et d’autonomie pédagogique, sur les 29 pays classés. Dans une interview accordée à News Tank Education, Gilles Roussel, président de la CPU et Jean Chambaz, président de l’université Pierre-et-Marie-Curie et membre permanent du bureau de l’EUA donnent leur point du vue sur ce classement.

Article repris avec l’aimable autorisation de News Tank higher ed & research

« Je ne suis pas surpris par les faibles résultats de la France en matière d’autonomie des universités. Ces dernières années, soit il n’y a pas eu d’évolution, côté financement par exemple, soit des mesures plus contraignantes ont été prises, en matière de RH notamment. Seule l’accréditation instituée par la loi de 2013, devait donner plus de latitude aux établissements pour mener leur politique de formation, mais ses effets semblent pour le moment limités », déclare Gilles Roussel, président de l’Upem et de la CPU, à News Tank, le 07/04/2017, en marge de la conférence annuelle de l’EUA organisée à Bergen (Norvège) les 06 et 07/04/2017.

Il revient sur les résultats du baromètre de l’autonomie des universités de l’EUA publié le 06/04/2017, où la France se classe au 20e rang en matière d’autonomie organisationnelle, 24e en matière d’autonomie financière et 27e en matière d’autonomie RH et d’autonomie pédagogique, sur les 29 systèmes classés. « De fait, ce baromètre corrobore nos attentes et demandes, notamment dans le cadre de la campagne présidentielle », ajoute le président de la CPU.

Gilles Roussel reconnaît toutefois qu’être autonome « n’est pas souhaitable sur tous les plans. Si le fait de pouvoir augmenter les droits d’inscriptions – ce à quoi nous ne sommes pas favorables -, est un prétexte pour baisser les dotations, alors nous préférons ne pas être autonome ! ».

Interrogé par News Tank à ce sujet, le 06/04/2017, Jean Chambaz, président d’UPMC et membre du bureau de l’EUA estime que « l’autonomie n’est pas un mantra ni une idéologie, mais un outil qui doit permettre à un établissement de mener une stratégie à long terme, seule façon d’exercer correctement ses missions. D’ailleurs, elle va de pair avec une plus grande responsabilité. Voilà pourquoi, si le baromètre peut servir à faire avancer des chantiers sur un plan politique, il faut aussi que les établissements s’en saisissent, dans leur intégralité : présidents, conseils et communautés ».
Gilles Roussel, président de la CPU, et Jean Chambaz, président d’UPMC

Mesurer le degré d’autonomie à l’échelle de l’Europe

Les deux présidents français s’accordent sur l’importance des outils de l’EUA pour mesurer l’autonomie des systèmes européens.

« Dans la mesure où nous construisons un espace européen de l’ESR, il est important d’apprécier le degré d’autonomie des différents systèmes, et de maîtriser leur grande diversité. Une diversité qui, pour le bureau de l’EUA, n’est pas vue comme un obstacle mais une richesse », indique Jean Chambaz.

Le président de l’UPMC estime que c’est justement « en comparant les expériences et les solutions, à l’échelle européenne, de façon concrète et pas juste théorique, que l’on peut faire mieux ». Une dimension européenne dont il se félicite qu’elle commence à « infiltrer » les politiques françaises. « Même si l’ESR est globalement absent de la campagne présidentielle, j’ai trouvé intéressant que certaines réponses de candidats à la CPU fassent référence au baromètre de l’EUA ».

La conférence de l’EUA et le baromètre de l’autonomie font constater à Gilles Roussel que :

• Si les situations européennes sont diverses, « les questionnements, eux, sont souvent les mêmes : l’accès à l’enseignement supérieur, les moyens accordés aux établissements, les recrutements, etc. »
• Parmi les systèmes européens, « il n’y a pas spécifiquement de modèle à calquer : l’Allemagne repose sur un système régionalisé qui ne nous convient pas ; le Royaume-Uni est performant mais trop dérégulé ».
• « Le recours aux expérimentations, en Scandinavie notamment, montre que l’on peut avancer sans avoir besoin d’une transformation complète ou d’une loi. Ce serait quelque chose auquel nous pourrions avoir recours pour faire évoluer notre système en douceur ».

Pour Gilles Roussel, cette approche à l’échelle européenne permet également de mettre en perspective l’autonomie : « lorsqu’on voit ce qui se passe en Hongrie et Turquie, on mesure à quel point la liberté académique est une valeur fondamentale. Et lorsqu’elle est remise en question, l’autonomie devient presque anecdotique. On réalise qu’en France, on garde des conditions d’exercice très favorisées par rapport à d’autres pays ».

Les chantiers de l’autonomie pour le système français

Gilles Roussel et Jean Chambaz identifient plusieurs domaines pour lesquels les universités sont les plus en attente d’évolution.

Les ressources humaines

« Les RH représentent une grosse partie de la stratégie des établissements. Or de plus en plus de contraintes empêchent les universités de recruter selon les critères qu’elles ont définies. Il n’y a qu’à voir l’évolution récente autour des mutations des enseignants-chercheurs, ou le blocage sur le suivi de carrière », indique Gilles Roussel.

Jean Chambaz déplore pour sa part « la façon dont les universités sont micro-managées par la DGRH ministérielle qui traite ensemble une population des 900 000 employés allant de l’école primaire à l’ESR et qui n’a pas les outils pour le faire correctement ». Selon lui, il faudrait « penser à donner plus de capacités aux établissements de s’organiser pour mieux réussir leur politique RH, sans pour autant remettre en cause le statut du fonctionnaire ou les accords nationaux ».

La gouvernance

« Le fait que la loi ait besoin de préciser la composition des conseils de l’université, la nature des personnalités extérieures que nous pouvons y élire est absurde : il n’y a aucune plus-value à cela », estime Jean Chambaz, qui plaide pour un « droit d’expérimenter de nouvelles voies pour faire mieux, évaluées au bout de cinq ou six ans ».

Même avis pour Gilles Roussel, pour qui « il ne s’agit pas de demander un modèle dérégulé, mais la capacité pour les regroupements d’avoir plus de flexibilité dans la forme et la gouvernance ».

Les questions académiques

Jean Chambaz identifie deux chantiers intéressants, « en cours et à poursuivre » :

• L’accréditation : « elle est mise en place progressivement, par vagues, ce qui fait qu’elle n’a pas encore pu être intégrée au baromètre EUA. L’idée est que l’Etat accrédite l’établissement à délivrer des diplômes nationaux, puis ce sera aux instances de l’université d’adopter le contenu des programmes et de définir les modes d’évaluation des performances. La balle est aujourd’hui dans notre camp : à nous de montrer que lorsque la responsabilité nous est confiée, nous faisons mieux ».
• Le recrutement à l’entrée du master : « même si c’est la première année et qu’on tâtonne un peu, les universités doivent se saisir de cette possibilité de définir des capacités d’accueil et des pré-requis, afin de faire réussir les étudiants, et de les intégrer sur le marché de l’emploi ».

Par ailleurs, il estime qu’il faudra se pencher sur l’entrée en licence. « Cela pose question dans la mesure où les meilleurs étudiants choisissent les filières sélectives, et les universités ont l’obligation d’accueillir des étudiants qui n’ont pas les capacités de réussir ».

L’appropriation de l’autonomie par les universités

Pour Jean Chambaz, l’autonomie ne va toutefois pas sans une plus grande responsabilité des universités.

« Etre autonome demande aux établissements de mettre en place une stratégie, d’obtenir l’adhésion de leur communauté, de la mettre en œuvre et de savoir comment rendre compte de ces responsabilités. Car il ne suffit pas de montrer qu’on peut le faire, il faut aussi y arriver. Et il est parfois plus facile de reprocher au ministère de cadrer étroitement les choses que de chercher à faire mieux soi-même. Mais en même temps c’est un challenge intéressant ! »

Lire l’interview sur le site de News Tank higher ed & research