Expliquer la radicalisation : portrait robot du « djihadiste maison »

Expliquer la radicalisation (2): portrait robot du « djihadiste maison »

Farhad Khosrokhavar, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) – PSL

Ce texte est issu des travaux d’un colloque organisé le 20 janvier dernier par la Conférence des présidents d’Université (CPU), en partenariat avec le Camp des Milles, et The Conversation France.

Quels sont les traits communs aux djihadistes français ? Il est possible de dresser le profil du « djihadiste maison » à partir des attentats commis en France depuis 1995 jusqu’à Charlie Hebdo en janvier 2015.

Des jeunes banlieusards aux classes moyennes

Tous ces jeunes ont eu des démêlés avec la justice, affichent un passé délinquant, et ont commis des vols ou fait du trafic. La grande majorité a vécu des périodes d’emprisonnement plus ou moins longues ; à part Kelkal qui semble avoir vécu dans une famille plus ou moins « normale », les autres ont eu une enfance malheureuse, souvent avec placement dans des foyers et une errance mentale qui en a fait des individus à problèmes dès leur jeune âge. C’est aussi le cas de Zacarias Moussaoui, condamné à perpétuité en 2006 aux États-Unis en liaison avec les attentats terroristes du 11 septembre 2001.

Pratiquement tous étaient « désislamisés » et sont devenus musulmans born again ou convertis djihadistes sous l’influence d’un gourou, de copains ou à partir de leurs lectures sur Internet ou en prison. Enfin, la grande majorité a fait le voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient ou des zones de guerre (Irak, Syrie, Afghanistan, Pakistan…), sauf Amedy Coulibaly qui a été influencé, lui, par Djamel Beghal. On peut ainsi évoquer la séquence suivante : vie en banlieue (ou dans les poor districts en Angleterre), délinquance, prison, voyage guerrier et islamisation radicale chez la majeure partie d’entre eux.

La prison intérieure

On peut distinguer deux types de djihadistes selon la classe sociale : ceux des classes moyennes et ceux d’origine populaire, la plupart d’origine immigrée, quelques-uns étant des convertis. En France, les jeunes issus des classes moyennes qui participent aux attentats djihadistes sont une infime minorité, du moins jusqu’aux attentats du 13 novembre 2015.

L’univers mental des jeunes « désaffiliés » (disaffected youth chez les Anglais) qui embrassent l’islam radical est marqué par la haine de la société suite au sentiment indélébile qu’ils ont d’une profonde injustice sociale à leur égard. Ils vivent l’exclusion comme un fait indépassable, un stigmate qu’ils portent sur leur visage, dans leur accent, dans leur langage bourré de verlan et d’expressions anglo-arabes détournées de leur sens d’origine ainsi que leur posture corporelle qui est perçue comme menaçante par les autres citoyens.

Ils sont en rupture avec la société et rejettent l’uniforme (même celui du pompier) comme émanation d’un ordre répressif. Leur identité se décline dans l’antagonisme à la société des « inclus » – qu’ils soient des Français « gaulois » ou d’origine nord-africaine ou encore des Anglais d’origine pakistanaise – mais qui auraient réussi à se rehausser au rang des classes moyennes. Stigmatisés aux yeux des autres, ils ont un intense sentiment de leur propre indignité qui se traduit par une agressivité à fleur de peau.

Enfermés dans quelques pâtés de maison. Osnat Skoblinski/Flickr, CC BY-NC-SA

La banlieue-ghetto se transforme en une prison intérieure, et ces jeunes transforment le mépris de soi en haine des autres et le regard négatif des autres en un regard avili sur soi. Ils visent, avant tout, à marquer leur révolte par des actes négatifs plutôt que de chercher à dénoncer le racisme en s’engageant socialement. Pourtant, par un rude labeur, une partie de leurs confrères parvient à surmonter l’exclusion et à rejoindre les classes moyennes. Mais, dès lors, ils délaissent les banlieues et rompent souvent les liens avec les anciens amis.

Enfermés dans le quartier ou même quelques pâtés de maison, les jeunes exclus trouvent l’issue dans la délinquance et la quête de l’argent facile afin de vivre selon le modèle rêvé des classes moyennes, les surpassant quelquefois par la mainmise sur des sommes plus ou moins importantes qu’ils dilapident avec les copains, quitte à recommencer l’action délinquante qui devient progressivement criminelle. Le mal dont ils souffrent le plus est la victimisation et la certitude que la seule voie d’accès aux aménités des classes moyennes est dans la délinquance, la société leur ayant fermé d’après eux toutes les autres issues.

La sacralisation de la rage

Tant que la haine trouve une échappatoire dans la délinquance, elle s’apaise par l’accès, pour de courtes périodes, à l’aisance matérielle suivie de dissipation des biens illégalement acquis. Mais, chez une infime minorité, la déviance à elle seule ne les satisfait pas, ils ont besoin d’une forme d’affirmation de soi qui combine plusieurs traits : le recouvrement de la dignité perdue et la volonté d’affirmer leur supériorité sur les autres en mettant fin au mépris de soi. Ce dernier, ils le portent dans leurs tréfonds suite à l’intériorisation des stigmates liés à la vie dans la cité, à la criminalité et à une vie éclatée et dépourvue de cohérence mentale.

La mutation de la haine en djihadisme sacralise la rage et leur fait surmonter leur mal-être par l’adhésion à une vision qui fait de soi un chevalier de la foi et des autres, des impies indignes d’exister. La mue existentielle est ainsi accomplie, le Soi devient pur et l’Autre impur. L’islamisme radical opère une inversion magique qui transforme le mépris de soi en mépris de l’autre et l’indignité en sacralisation de soi aux dépens de l’autre. Fini, désormais, le sentiment d’insignifiance et d’absence de vocation dans une société où l’on ne pouvait survivre que par de petits boulots ou par la délinquance !

On devient quelqu’un et on fait tout pour que ce constat scellé intérieurement par l’adhésion au djihadisme soit reconnu par les autres, notamment par les médias. Ces derniers sont indissociables de l’action djihadiste qui n’existe qu’en cumulant la violence avec une couverture médiatique qui fait du jeune chevalier de foi la star mondialisée de l’action monstrueuse. Plus les médias lui consacrent, même à titre posthume, une place, et plus, sur le moment, il est fier d’incarner les valeurs ultimes d’une foi dont la raison d’être est la mutation du mépris de soi en haine de l’autre et l’indignité vécue en une forme superlative de sacralité.

Ce faisant, une identité en rupture avec les autres tente de se venger de son malheur sur une société incriminée qui devient coupable en totalité, sans nuance, ou dans le jargon djihadiste, hérétique, impie : il faut l’abattre, quitte à se faire tuer en martyr de la cause sacrée.

La prison, un lieu où mûrit la haine

Dans la trajectoire djihadiste des jeunes de banlieues, la prison joue un rôle essentiel, moins parce qu’on s’y radicaliserait que pour cette raison fondamentale qu’elle offre la possibilité de mûrir la haine de la société dans des rapports quotidiens tissés de tension et de rejet face aux surveillants et plus globalement, l’institution carcérale. Chaque fois qu’il transgresse les règlements internes de la prison, des sanctions lui rappellent l’existence d’un système dont il conteste la légitimité en raison de ce profond sentiment d’injustice logé au creux de son cœur. Il vit son destin comme scellé sur un malentendu fondamental avec la société suite à une socialisation déficiente.

La prison assagit certains, mais la plupart des jeunes y trouvent une raison supplémentaire de haïr la société. Au sein de la prison, ils nouent des liens avec des criminels plus aguerris susceptibles de leur ouvrir de nouvelles perspectives dans la déviance. Souvent l’adhésion à l’islam radical s’effectue en prison en concomitance avec l’ennui d’être abandonné à soi au sein d’une institution qui n’a pas le même égard vis-à-vis du musulman qu’à l’égard du chrétien ou du juif. En prison, le jeune délinquant fait l’expérience du mépris à l’égard de l’islam sous une forme institutionnelle et impersonnelle : manque ou pénurie d’imam, prières collectives du vendredi non célébrées ou faites dans des conditions où prévaut la suspicion vis-à-vis des participants, refus du petit tapis de prière dans le cours de récréation…

En plus, la mainmise de plus en plus grande des salafistes sur les musulmans en prison est comme une initiation à la logique de rupture sous une forme prémonitoire. Les salafistes ne sont pas djihadistes, mais prônent une version exclusiviste de l’islam qui contribue à désocialiser les jeunes en introduisant un fossé infranchissable entre le croyant et le non-croyant, le vrai musulman, assidu dans sa pratique religieuse, et le faux musulman, laxiste et peu respectueux des interdits religieux.

En prison, l’attrait de l’islamisme radical tient à l’inversion de rôle qui s’opère dans la psyché tourmentée du jeune : il a été condamné à des peines de prison, on l’a jugé ; désormais c’est lui qui condamne – cette fois sans appel – la société, c’est lui qui assume le rôle du juge en tant que chevalier de la foi en guerre contre les impies. L’inversion du rôle restitue la confiance de soi au détenu en tant que noble individu qui exécute désormais les sentences divines. De ce fait, les islamistes endurcis n’éprouvent pas de remords face à l’étendue de leur violence et la déshumanisation des victimes qui se voient dénier par lui la dignité humaine.

Le voyage initiatique en « guerre sainte »

Un dernier fait convainc l’apprenti djihadiste de la légitimité de la cause qu’il défend : le voyage initiatique dans un pays du Moyen-Orient où prévaut la guerre sainte. Mohamed Merah a été au Pakistan, en Afghanistan et d’autres contrées où sévit l’islamisme radical ; Mehdi Nemmouche s’est trouvé en Turquie et est fortement soupçonné d’avoir vécu un an en Syrie, en 2012, aux côtés des djihadistes ; les deux frères Kouachi ont été au Yémen où ils ont suivi un entraînement militaire chez Al-Qaida dans la péninsule arabique ; le cas d’Amedy Coulibaly étant peut-être l’exception, même si on a des traces de lui en Turquie et d’un éventuel passage en Syrie. Celui-ci, en tout cas, a rencontré un djihadiste charismatique, Djamel Beghal, qui l’a mis en contact avec Chérif Kouachi. Dans ce cas, le gourou charismatique fait office d’ersatz au voyage initiatique.

Les ruines de Jobar, une localité située près de Damas, en Syrie. Abd Doumany/AFP

Dans la majorité des cas, le voyage initiatique confirme le jeune djihadiste dans sa nouvelle identité en le faisant renouer de manière mythique avec les sociétés musulmanes dont il ne parle pourtant pas la langue ni ne partage les mœurs. Ce voyage lui fait apprendre le maniement des armes, mais il lui permet en même temps de devenir « étranger » à sa propre société. Il apprend surtout à devenir « cruel », à exécuter de manière professionnelle et sans état d’âme des otages ou des individus par lui incriminés (policiers et militaires, juifs, « mauvais musulmans »…). Bref, à devenir un véritable combattant aguerri du djihad hyperbolique qui ne recule devant aucun obstacle moral dans la mise à mort des « coupables ».

Les nouveaux djihadistes de classe moyenne

On compte, selon les statistiques disponibles, aux alentours de 5000 jeunes Européens partis en Syrie et de nombreuses tentatives de départ vers ce pays (surtout via la Turquie) ont été neutralisées après la promulgation des lois dans de nombreux pays européens pour empêcher ces départs.

L’utopie régressive de la néo-Umma, combinée au rôle du preux chevalier du djihad, exerce une indéniable fascination non seulement sur certains jeunes des banlieues, mais aussi, et pour des raisons différentes, sur des jeunes de classe moyenne en quête de sens et qui constituent le second groupe amoureux du djihadisme depuis la guerre civile en Syrie en 2013.

Ces jeunes de classes moyennes, souvent des adolescents attardés, gonflent l’armée de réserve du djihad en se convertissant un peu de toutes les religions à l’islam radical : chrétiens désenchantés qui sont en quête de sensations fortes que le catholicisme institutionnel est incapable de leur faire éprouver, juifs sécularisés las de leur judaïté sans ancrage religieux, bouddhistes provenant de familles françaises naguère converties au bouddhisme et qui cherchent une identité revigorée au service de la guerre sainte en contraste avec la version pacifiste de cette religion en Europe… Mais aussi des jeunes filles, souvent de bonne famille, qui ont rejoint la horde des prétendants au djihad exacerbé un peu pour faire une expérience post-féministe qu’elles imaginent dépaysante et de nature à donner sens à leur vie trop prosaïque.

À la différence des djihadistes des banlieues, les jeunes de classe moyenne n’ont pas la haine de la société, ni n’ont intériorisé l’ostracisme dont la société a accablé les premiers, ils ne vivent pas non plus le drame d’une victimisation qui noircit la vie. Ils font appel à l’humanitaire pour justifier leur parti pris contre le gouvernement fascisant d’Assad et nombre d’entre eux sont dans une phase que l’on pourrait qualifier de « pré-jihadiste » avant leur départ pour la Syrie ou l’Irak.

Les idéaux de l’anti-Mai 68

Cette jeunesse férue du djihad incarne les idéaux de l’anti-Mai 68 : les jeunes d’alors cherchaient l’intensification des plaisirs dans l’infini du désir sexuel reconquis ; désormais, on cherche à cadrer les désirs et à s’imposer, par le biais d’un islamisme rigoriste, des restrictions qui vous ennoblissent à vos propres yeux. On cherchait à se libérer des restrictions et des hiérarchies indues, désormais, on en réclame ardemment, on exige des normes sacrées qui échappent au libre-arbitre humain et se réclament de la transcendance divine, on y aspire et on les sacralise au gré de la guerre sainte.

On était anarchiste et on avait la haine du pouvoir patriarcal ; à présent, on trouve une société vide de sens et l’islamisme radical, en départageant la place de la femme et de l’homme, réhabilite une version distordue de patriarcat sacralisé en référence à un Dieu inflexible et intransigeant, le contre-pied d’un républicanisme ramolli ou d’un christianisme trop humanisé. Mai 68 était la fête ininterrompue et le mouvement hippie se voulait sa continuation dans le délire du voyage exotique jusqu’à Katmandou ou en Afghanistan, libre encore de l’emprise du djihadisme. À présent, le voyage initiatique est une quête de pureté dans l’affrontement de la mort au nom du martyre.

La libération féminine était partie intégrante de Mai 68. Désormais, les jeunes filles post-féministes entendent affirmer haut et fort leur lassitude d’un féminisme qui leur a apporté une égalité formelle, où elles doivent s’assumer dans les aléas d’une liberté de plus en plus lourde à porter face à un monde encore masculin de manière écrasante dans ses privilèges et dans ses passe-droits.

Enfermement et éclipse du politique

À côté des fantasmes de la normativité sacralisée, on trouve aussi la quête de la justice pour la Syrie où un régime sanguinaire a tué plus de 250 000 personnes, selon diverses estimations, et voué à l’errance plusieurs millions d’autres dans les pays voisins. Ces jeunes se réclament d’un humanitaire qui se conjugue sous les espèces d’un djihadisme soi-disant bienveillant. Là où l’Occident a montré son impuissance face à une dictature sanguinaire, ces jeunes armés d’une foi naïve entendent lutter contre le mal au nom d’une religiosité dont ils ne mesurent pas l’aspect monstrueux et déshumanisant.

La transition peut se faire progressivement comme cela a été le cas de certains membres du gang de Roubaix tel Christophe Caze qui, dans les années 1990, a fait de l’humanitaire et ensuite s’est mué en islamiste radical.

En dehors des post-adolescents, l’adhésion des jeunes adultes des classes moyennes au djihadisme dans sa version exportée vers la Syrie pose la question du malaise de cette jeunesse qui souffre de la déliquescence du politique en plus de l’indignation face à l’injustice dans une Syrie rendue proche par les médias et où sévissent des crimes contre l’humanité de dimensions monstrueuses. Pour ce qui est de la jeunesse banlieusarde, une attitude infra ou supra-politique a été la norme générale. L’enfermement sur soi, le repli sur le ghetto ou encore, la violence dans sa version crapuleuse (criminalité) ou sacrée (djihadisme) sont des attitudes qui se situent soit en-deçà du politique, soit au-delà.

Dans les classes moyennes, le référent politique a subi une crise majeure depuis les années 1980 et toute une génération s’est constituée qui ne fonde plus son identité là-dessus. Le djihadisme est, pour elle, la conséquence de l’éclipse du politique comme projet collectif porteur d’espérance.

The Conversation

Farhad Khosrokhavar, Directeur d’études, directeur du CADIS, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) – PSL

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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